Michel BIARD, Pascal DUPUY,
La Révolution française. Dynamiques, influences, débats, 1787-1804
Armand Colin, Collection U, 2004
Notice de Claudine Cavalier


 

Le nouveau manuel d’histoire de la Révolution Française de la collection U d’Armand Colin s’ouvre sur une référence en forme d’hommage à l’Histoire Politique de la Révolution Française d’Alphonse Aulard. Sans se présenter comme une actualisation de ce livre majeur publié au début du XXème siècle, qui fit date dans l’historiographie de la période, il se propose d’en reprendre les bornes chronologiques (légèrement déplacées en amont) et surtout le point de vue : la Révolution Française est étudiée comme l’étape entre toutes fondatrice de la démocratie et de la modernité sociale et politique de la France.

Il s’agit d’une nouvelle synthèse très complète, qui intègre aussi exhaustivement que possible les acquis, très importants, de la recherche historique des quinze dernières années et s’attache à présenter les débats en cours avec rigueur. Malgré une trame globalement chronologique, le manuel n’offre pas de récit suivi des événements (mais une très bonne chronologie en annexe qui en permet un repérage commode). Ont été privilégiés un certain nombre de thèmes répartis en quatorze chapitres très denses. La perspective globale de l’ouvrage s’inscrit en faux contre les thèses de l’école « critique », et revalorise pleinement la Révolution comme rupture politique majeure et comme origine, en tant que telle, de la démocratie moderne.  La place, la nature et le rôle des divers mouvements populaires de la période sont soigneusement étudiés et non plus occultés ou traités par le mépris, tandis que l’organisation d’institutions politiques, sociales et culturelles nouvelles, fondatrices de la modernité politique en tant que lieux d’appropriation de l’espace politique par le peuple, se trouve placée au cœur de la présentation des événements.

 

Plusieurs points forts peuvent être relevés ; le choix présenté ici est évidemment  subjectif.

- Une analyse remarquable de nuance et de netteté de la crise de l’Ancien Régime, traitée à tous ses niveaux, politique mais aussi économique et social ; le texte intègre l’apport majeur, sur cette dernière dimension, de l’ouvrage déjà classique de Jean Nicolas, La Rébellion française, qui établit l’existence dans un XVIIIème siècle que certains historiens ont un peu vite qualifié de « paisible » d’une vague sans cesse croissante de contestation populaire du régime ; cette vague, qui s’exprime sous forme d’émeutes de plus en plus nombreuses et importantes, pour culminer en 1789 avec 310 révoltes pour les quatre premiers mois de l’année, concerne tous les aspects sociaux et économiques de la monarchie moribonde : le fisc, la répartition alimentaire, la justice royale et seigneuriale, l’Etat lui-même dans la personne de ses représentants. La composante populaire et proprement « pré-révolutionnaire » de l’ébranlement de 89, longtemps niée par de trop nombreux historiens au profit d’une vision de la crise comme exclusivement venue des élites, est ainsi complètement remise au jour.

- Une très bonne mise au point sur la question électorale, (une des mieux travaillées par les chercheurs ces dernières années) qui établit clairement le rythme et la géographie complexes de la participation populaire, base de la pratique nouvelle de la démocratie. Les débuts de l’appropriation du domaine politique par le peuple sont ainsi bien mis en lumière et analysés avec finesse. S’y ajoute une présentation bienvenue des modalités de fonctionnement des assemblées représentatives, notamment dans leurs rapports avec leurs comités et dans leur organisation matérielle.

- Des pages sur la Terreur un peu courtes mais denses, où les débats historiographiques sont posés et tranchés avec netteté. On y trouve notamment une réfutation argumentée de la théorie de la « violence révolutionnaire cumulative » de Patrice Guennifey, et une condamnation de la thèse « aberrante », qui eut son heure de gloire mais paraît désormais caduque, du « génocide » commis en Vendée par les armées de la République. Le chapitre témoigne d’une volonté très marquée de rappeler le rôle majeur, repérable et fondamental en dehors de toute application mécanique, des événements et des circonstances dans une radicalisation trop souvent considérée comme une simple dérive idéologique. De même est signalée avec force l’erreur de perspective consistant à réduire la Terreur à sa dimension violente et, pire encore, à assimiler la Révolution en tant que telle à cette violence, au mépris de toute approche chronologique et géographique de la période. Les pages sur le fonctionnement réel de la Terreur, entre discours politique radicalisé, institutions centrales et fonctionnaires de base, sont excellentes. Le rappel des rythmes chronologiques complexes et de la répartition géographique de la violence permet de combattre toute approche trop globalisante du phénomène ; le bilan tiré de l’épisode est nuancé et parvient à mettre en valeur les dimensions positives (création d’une armée nouvelle issue de l’amalgame, mise hors de danger du pays, politique volontariste en matière économique et sociale vitale pour les couches basses de la population, inventions politiques majeures et avancées sociales encore sans exemple) sans occulter le terrible passif de cette période unique, tragique et héroïque à la fois comme nulle autre au cours de l’histoire moderne.

 

On pourrait donner d’autres exemples. La dimension internationale et le cadre européen de l’épisode révolutionnaire est ainsi pris en compte avec un soin tout particulier. Le livre constitue un outil de travail excellent, muni par ailleurs de toutes les annexes souhaitables. Outre la chronologie, sont proposées une bibliographie à jour des principales questions traitées, des cartes précises et utiles, ainsi que des tableaux remarquablement clairs sur le fonctionnement des diverses institutions de la période.


© Claudine Cavalier 1996-2007
Notes et Archives 1789-1794